Pouffe mais, point trop n'en faut !

Pouffe mais, point trop n'en faut !

La vie secrète

 

   Il y a des choses que l’on ne dit pas. Parce que cela semble impudique. Parce que cela fait mal de reconnaître une vérité même face à soi-même. Parce que l’on craint les réactions de l’auditoire. Parce que l’incompréhension risque d’être bien plus douloureuse que la douleur elle-même…

 

Cela fait des années que l’on ne me croit pas. Des années que des « professionnels de la santé », des « amis », mon entourage essayent de discréditer ce que j’endure. « Mouais… Enfin, elle ne peut pas travailler mais par contre aller au cinéma, ça ce n’est pas un problème… », « Bien quand on l’a vu, elle n’avait pas l’air mourante… », « Ouais bon, c’est quand même agréable de vivre chez papa-maman. Si elle devait se prendre en main seule, elle serait sûrement moins malade ! ». Bien évidemment les gens ont la présence d’esprit de m’épargner ces pensées profondes et débordantes de compassion. Parler dans mon dos c’est nettement plus simple et plus gentil. Seulement, je suis peut-être hypocondriaque mais pas conne…
Je sais que je ne devrais pas m’arrêter à ces bêtises. Cependant, je ne connais presque personne qui n’ait pas remis en question au moins une fois le bien fondé de ma souffrance. Et je le vis comme une humiliation profonde. Surtout quand je suis incapable ne serait ce que de me tenir debout pour passer de mon lit aux toilettes. La honte est cuisante…

 

Je suis couché, il est tard et j’ai sommeil. Mais, je dois lutter pour rester éveillé. La douleur que j’ai en permanence est devenue plus aigue et j’ai le ventre glacé. Je sais par habitude que c’est le signe avant-coureur d’une crise qui va me mettre à terre. Le stress n’est jamais bon. Quelque soit-ce que l’on peut avoir, il accentuera toujours la douleur. Alors je me mets un film histoire de penser à autre chose en attendant le moment fatidique où je devrais me lever en courant. Je me concentre sur l’histoire et recouvre ma couette de quatre couvertures. Allongé en chien de fusil, je sens ces dizaines de lames acérées s’enfoncer dans mes intestins. Je ne dis rien, je ne gémis même pas : j’ai l’habitude. Et d’un coup, mon ventre produit un son d’évier que l’on débouche. Ma main qui appuie sur la zone douloureuse sens les contractions de cet intestin qui se rebelle. Et là, la panique m’envahie. Je sais… Les contractions sont toujours suivies d’une douleur fulgurante qui me fait me plier en deux. Je ne peux plus respirer. J’ai l’impression que l’on est en train de m’ouvrir le ventre sans anesthésie. Ça n’est que la première vague…
J’attends avec angoisse tous les autres pics. Je respire calmement, essaye de me détendre. Et voilà à nouveau ce bruit sourd. Je me retiens de crier. Je voudrais seulement trouver une position qui puisse atténuer un peu cette horreur. Je réussis seulement à tomber de mon lit.

Étant donné que je ne sais pas pendant combien de temps je vais pouvoir donner des ordres à mon corps, il faut que j’aille vers les toilettes. Mes douleurs aux articulations vont devenir de pire en pire. J’ai déjà l’impression que l’on me m’écrase tous les os. J’ai mal à la tête au point de ne plus réussir à voir distinctement les objets qui m’entourent. La douleur me donne envie de vomir. Mais il faut que je me bouge, je ne peux pas rester là. Me relever m’est impossible. Alors je me traîne allongé au sol… À la sortie de ma chambre il y a un miroir en pied dans le couloir. Et je me vois… Non plutôt je vois un corps immonde au visage blanc cireux et aux grands yeux cernés de noir en train de ramper pitoyablement sur la moquette. Cette vision me dégoûte. Je me hais. Et encore, je sais que je me haïrais encore plus à la sortie de ces putains de w.c que je n’arrive pas à atteindre.
Avant d’être malade, je n’avais jamais pris conscience à quel point les toilettes sont hautes. Quand je suis transpercée de toute part par la douleur, mon corps tient absolument à se foutre dans un état comateux. Il me faut lutter pour ne pas tomber. Tout tourne autour de moi. Il m’est impossible de rester assise correctement. Je n’ai qu’une envie : me rouler en boule par terre sur le carrelage. Je me sens tellement misérable. Mes larmes coulent toute seule, la fièvre monte et me fait suer à grosses gouttes. Je ne sais même plus ou sont les larmes ou est la sueur. J’aimerais que quelqu’un vienne. Je voudrais avoir quelqu’un qui me tienne et me rassure. Et je sais en même temps que c’est parfaitement débile. Je ne saurais tolérer que ma mère ou le Chat soit là à me voir assise sur les toilettes en train de me tenir avec les mains au sol attendant une délivrance qui va sentir le cadavre. Absurde, odieux et particulièrement dégueulasse…

Avoir les intestins qui pourrissent c’est psychologiquement difficile. Être une sorte de moitié de cadavre ambulant n’est rassurant pour personne. Mais c’est aussi anti-glamour au possible… Ressortir de tout cela en sueur, blanc-olivâtre, les cheveux qui ont graissés d’un coup et avec cette odeur immonde qui ne veut pas quitter mes narines, c’est une épreuve. Je me sens mal, moche, dégoûtante. Et j’ai tellement peur. Peur que cela recommence, bien que je sache que c’est inévitable. C’est la douleur la pire que je connaisse et pourtant c’est loin d’être la première épreuve que je vive. Chaque fois, je me dis que c’est la dernière fois que je supporte ça. Que plus jamais je ne veux revivre une telle horreur…
Je ne veux pas mourir. Mais je ne veux plus vivre comme ça…

Je suis face à ça. Face à cette maladie qui me détruis petit à petit. Mais aussi face aux réflexions blessantes des gens qui ne sauront jamais ce que c’est que de bouffer la poussière de leur moquette. Puis, le lendemain d’être maquillé et bien habillé pour aller au cinéma histoire d’avoir l’impression qu’il nous reste un minimum de dignité…

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09/05/2014
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