Pouffe mais, point trop n'en faut !

Pouffe mais, point trop n'en faut !

Se mettre sous vide


Accepter l’inacceptable

   Dans ma vie il se passe à la fois rien et trop de choses. Rien, ou tout du moins pas grand chose que je puisse raconter fière de moi pour faire jalouser les gens ou pour partager un plaisir éphémère que j’estimerais comme une juste récompense. Et en même temps beaucoup de choses auxquelles je dois m’habituer au fur et à mesure dû à mon corps qui se dégrade. Et ça, pour en parler joyeusement autour d’un café avec des potes, il faut avoir un sacré sens de l’auto-dérision et maîtriser l’humour noir comme jamais…. Donc oui, pas grand choses à dire et énormément de choses à vivre.

Ces dernières semaines ont été très dures. J’étais au bord de l’épuisement. Mais il a fallu aussi que je fasse face à une nouvelle donne. Une nouvelle évolution indésirable de mon corps : mes cécités partielles qui sont devenues plus nombreuses et qui ne se sont plus contentés de n’exister qu’en fin d’après-midi quand la lumière baisse un peu. Non, maintenant c’est n’importe quand en plein jour. Perdre la vue le soir ça a déjà été un très gros choc. La première fois c’est la panique. Une peur viscérale. Puis je me suis habituée petit à petit. J’ai pris quelques habitudes de repères. Et surtout j’allais me coucher en attendant que ça revienne puisque de toutes façons, je ne pouvais pas faire grand chose…
Mais en journée, ça je n’ai pas supporté. Tout bêtement déjà, parce que ça se « voit » plus. Et ça, ça m’étais intolérable. Je déteste imaginer la pitié ou la gêne des gens. Je me sens débile à être perdue au milieu de tout le monde que je ne peux plus voir. Mais surtout, je ne suis pas capable de « vivre » en ne voyant rien. Je ne suis qu’un être qui erre avec une fragilité exacerbée. Il y a aussi le côté que déjà en voyant, mon corps m’interdit de plus en plus de choses. Mais il me reste au moins mon ordinateur ou les livres qui me permettent de m’évader quand mon corps me cloue au lit. Mais pour cela, il faut des yeux… La sensation d’être privé de tout m’a été insupportable. Être un corps planté sans autonomie c’est comme être un corps mort.

 Se taire. Ne pas se raconter.

Comment partager cela avec les gens ? Comment parler alors que c’est l’horreur de devoir s’entendre dire quand on voudrait que ça n’existe pas ? Parler c’est devoir prendre conscience. C’est expliquer et s’expliquer la situation. C’est mettre des mots pour que les choses prennent vie. C’est donner une part de nous pour que l’autre nous donne quelque chose en échange…
Et c’est là que le bat blesse. Comment les gens peuvent donner une réponse à une situation qui leur est inconnue et qui leur sera probablement à jamais inconnue ? Comment savoir ce que l’on attend véritablement d’eux ? Parce qu’il faut être sincère avec soi-même : souvent on est incapable de dire clairement ce que l’on attend des gens. Alors comment eux pourraient le savoir ? Au-delà de cette difficulté à obtenir quelque chose qui nous convienne, il y a aussi la crainte d’être déçue, de se sentir rejeté, ou d’être encore plus seul.e qu’avant d’avoir parlé. Il faut aussi être prêt à créer et assumer le sentiment d'impuissance qui va naître chez eux. Sentir que la personne est désemparée n'est pas aussi simple que cela en à l'air...
L’oubli est le plus difficile à vivre pour moi. Je me sens profondément blessée quand j’ai réussi à enfin dire et que la personne zappe. Comme si ce que j’avais dit avait été cristallisé dans un certain espace temps et que c’était terminé. Seulement une peur, une douleur, une fatigue dû à une nouvelle donne qui bouleverse une vie entière ça ne se passe pas juste sur le temps d’une conversation. ça s’étend bien au-delà. Mais on oublie quand il s’agit des autres. Parce qu’on est pas concernés, tout bêtement. Et/ou parce qu’on a nos propres soucis.

 Ce qui s’ajoute à un problème donné.

J’ai passé une IRM du cerveau suite à tout cela (et aussi à un mal de tête permanent depuis plus d’un mois maintenant). Il y a déjà eu l’angoisse de ce qu’on allait trouver. Ou ne pas trouver… Mais il y a aussi eu le passage dans la machine. C’était éprouvant au possible. J’en suis ressortie réellement traumatisée. Pendant, mes yeux pleuraient tout seuls et mon corps était tendu à l’extrême tellement la peur m’a oppressée tout du long. Les jours suivant ont été difficiles. Gérer la retombée de l’angoisse de l’exam et gérer une autre sensation en fond qui ne me quittait pas et que je ne comprenais pas. Des cauchemars d’enterrements vivante me bouffaient toutes les nuits. Puis j'ai compris que mon inconscient avait fait le lien avec le fait d’avoir été balancée inconsciente dans une benne à ordures après un viol. ?J’ai dû composer avec ce souvenir. Cohabiter avec ce traumatisme qui se réveillait à nouveau. Je me suis enfermée en moi mentalement. Je me suis coupée involontairement de mes proches. J’ai passé des journées seule sur l’îlot de calme qu’est mon lit. Je me suis foutue sous vide pour que mon cerveau ne meurt pas complètement. Mais j’ai sauvé les apparences sur les réseaux sociaux. Pourquoi ?
Certainement plus pour moi que pour les autres. Une façon de créer une sorte de réalité alternative ou tout va bien et tout est lisse. Pour croire que c’est possible. Croire que je suis protégée malgré tout. Se créer une sorte de forteresse de bien-être fictif dans l’attente du réel… Mais ça n’a pas marché. Alors je me suis complètement coupé de mon monde avec les gens qui est facebook à présent, pendant une semaine. Être complètement seule avec moi-même. Ne plus faire face aux violences quotidiennes des événements mondiaux dramatiques, à l’indifférence ambiante, aux gens inconnus qui s’insupportent et s’insultent mutuellement.


    Être vraiment seule, comme on l’est toujours, de toutes façons, quand on vis un trauma… Je crois que c’est ça qu’il faut au final accepter dans les situations exceptionnelles : pas la gravité de la situation en elle-même, mais le fait que quoi que l’on fasse, qui que l’on puisse avoir autour de nous, la douleur on l’a vivra toujours seul.e.

 



04/03/2019
3 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 22 autres membres